L'héritage 85

Cette conquête fut relatée et analysée par les grands penseurs et écrivains qui suivirent. Quelques années après la controverse de Valladolid, Montaigne nous livra son point de vue:

"Notre monde vient d'en trouver un autre, aussi grand rempli et fourni que lui, toutefois si nouveau et si enfant qu'on lui apprend encore son a, b, c : il n'y a pas cinquante ans, il ne connaissait ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni les blés, ni les vignes (...).

J'ai bien peur que nous ayons fort hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C'était un monde enfant; et pourtant nous ne l'avons pas dompté et soumis à notre discipline par notre valeur et notre force naturelle, nous ne l'avons pas séduit par notre justice ou notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu'ils ne nous devaient rien en clarté d'esprit naturelle et en pertinence (...).

Ce qui les a vaincus, ce sont les ruses et les boniments avec lesquels les conquérants les ont trompés, et le juste étonnement qu'apportait à ces nations-là l'arrivée inattendue de gens barbus, étrangers par la langue, la religion, l'apparence et la manière d'être, venus d'un endroit du monde si éloigné, et où ils n'avaient jamais imaginé qu'il eût quelque habitation, montés sur de grands monstres inconnus, alors qu'eux-mêmes n'avaient jamais vu de cheval ni d'autre bête dressée à porter un homme; protégés par une peau luisante et dure, et une arme tranchante et resplendissante, alors que les Indiens, pour voir jouer une lueur sur un miroir ou la lame d'un couteau étaient prêts à donner des trésors en or et en perles (...) et qu'ils n'avaient eux-mêmes d'autres armes que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois: ces peuples furent surpris, sous couleur d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues. Sans cette disparité, les conquérants n'auraient eu aucune chance de victoire (...)

Nous nous sommes servis de leur ignorance et de leur inexpérience pour les mener à la trahison, à la luxure, à la cupidité et à la cruauté, sur le modèle de nos mœurs. Les facilités du négoce étaient-elles à ce prix ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions d'hommes passés au fil de l'épée, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée, pour faire le trafic des perles et du poivre: méprisables victoires (...)".

  • Dans ton journal de bord, note le numéro de la page ci-dessus et réponds aux questions suivantes en les numérotant.

1. Cherchez dans un dictionnaire ou sur Internet qui est Montaigne ? Combien de temps après la conquête de l’Amérique écrit-il ce texte ?

2. Expliquez la phrase en vert !

3. Comment Montaigne explique-t-il la victoire des Espagnols conquistadors ?

4. D’après l’auteur, quels sont les buts poursuivis par ces conquérants ?

 

Continuons cette rétrospective en nous intéressant maintenant au choc microbien.

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